lundi 15 février 2010
Précipité au ralenti
dimanche 27 décembre 2009
Co-naître
Je mets des guillemets quoiqu’il soit évident que je ne me souvienne plus des paroles exactes. Peut-être était-ce plutôt : « J’imagine déjà sa réaction, c’est qu’on commence à le connaître ». Mais aussitôt surgirait le ton de la farce et on attendrait de l’individu en question qu’il se livre, en bon histrion, au comique de répétition. On ne nous la fait pas, celle-là. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas qu’il soit devenu prévisible, c’est qu’à force de le côtoyer, on est devenu familier de certains gestes : le regard au ciel qui serait d’un mépris total si l’on n’avait pas appris à y lire une indifférence appuyée, rendue manifeste ; le sourire en retrait, presque renfoncé, lorsque la gêne rend sa joie timide ; sa mèche triturée lors des explications de texte au tableau ; les poings fermés, agités au niveau des épaules, qui font des yeux fermés et de la bouche ouverte une mimique de délire ; le petite cuillère en suspends, dirigé vers l’interlocuteur, parce que tu vois, quoi, voilà.
Ces récurrences, jamais vraiment repérées mais dont le motif s’est imprimé par répétition, n’ont rien de tics. Elles expriment plutôt une manière d’être, celle-là même par laquelle Melendili imagine sa réaction, donne corps à des mots abstraits, les entoure d’une intonation, d’un rythme, d’une attitude et de gestes qui leur ôtent toute banalité ; soudain incarnés, ces mots n’ont plus rien d’impersonnels. A partir des échos du quotidien, on a inconsciemment conçu le code qui les sous-tend, émis l’hypothèse d’une personnalité, qui en rende les manifestations cohérentes. C’est ainsi qu’on imagine la réaction du Vates, en élaborant les suites de cette personnalité probable, quand bien même on ne l’a jamais vu déballer la pléiade d’Apollinaire (encore heureux, me direz-vous, il ne manquerait plus qu’on offre des doublons). On commence à connaître le Vates, dont la personne nous est devenue proche, et que l’on devine (imagine sans prévoir) à demi – un ami, véritablement.
Alors que l’anniversaire du Vates est passé depuis longtemps, qu’on a même eu le temps d’en laisser passer un autre, et de rattraper le suivant, la réflexion de Melendili est revenue flotter dans les parages éclairés de ma mémoire (une pensine pleine de sombres recoins où j’oublie de faire le ménage). Peut-être parce que d’autres gestes ont entrepris de s’imposer tranquillement par leur écho : des mains aux articulations ralenties comme par des gants trop neufs ; des saccades brèves et discrètes sur le côté quand ses yeux plissés de manga suppléent à la phase silencieuse du rire ; des traces d’accent dans ses récriminations et les fins de phrases avalées p’tacouffin, les lèvres se sont déjà relevées d’un seul côté, les fossettes entraînées par l’onde du sourire. Je commence à le connaître, je repense à la phrase de Melendili, puis à Melendili. A sa façon de râler sans jamais se plaindre ; de sourire très finement sous ses mains, les doigts autour des lunettes, qui maintiennent ce masque d’observation, derrière lequel elle attend la réaction à la pique qu’elle vient de lancer ; de se lancer contre le dossier de sa chaise avec un soupir boudeur, les bras croisés s’il n’est pas encore temps de picorer du bout des doigts les miettes à côté du thé qui finit de refroidir ; de tourner la tête avant les yeux, qui eux-mêmes précèdent le balancier des boucles d’oreille ; de faire son sourire de lutin. Je repense aussi aux accrocs qu’il y a dans cette reconstitution, à toutes les fois où j’ai été surprise d’une réaction, quoique je ne m’en souvienne d’aucune en particulier – einmal is keinmal, elles ne se sont pas reproduites, ou alors le retour en a émoussé la brusquerie et elles ne se sont tout simplement pas réitérées comme surprises. Rien de décevant ou d’inespéré. Des riens si peu Melendilesque dans l’esprit (l’adjectif du prénom me démange mais pas sur le net), non-conformes à la personnalité que j’avais reconstituée, oubliant que ce n’était qu’une postulation.
Alors je revois aussi ma surprise quand Palpatine a ôté son chapeau la première fois et qu’il y avait des cheveux en-dessous, tout à fait normal, mais qui changeaient complètement le visage qu’il y avait encore en-dessous, si bien que je ne savais plus ce qui m’était le plus étranger, des sushis que je mangeais ou de celui avec qui je les mangeais ; mon étonnement devant son attitude si droite dans la rue, presque raide, oubliée devant la télé, affalé ; en surprenant son profil méditerranéen, beaucoup plus âgé, au cinéma. Les 24 images/seconde m’impressionnent moins que ce kaléidoscope : malgré la découverte du retour de chacune de ses configurations (comme les passages périodiques quoique d’intervalles très grands d’une comète), sa complexité demeure irréductible (pas de thème astral, tout au plus puis-je repérer certains thèmes et variations dont je sais qu’ils se rapportent à une seule personne sans en reconnaître l’identité).
Les réactions surprenantes de Melendili ou les images fragmentaires de Palpatine sont autant d’éléments d’une anamorphose dont je ne connais pas l’origine et que je ne pourrai jamais qu’approcher, même asymptotiquement, à tâtons, en me déplaçant d’un point de vue à un autre, en réfléchissant ces éléments de diverses façons. Autour de la phrase de Melendili s’articulent des réflexions qui convergent, lumineuses enfin ; s’agrègent de multiples souvenirs ; se rassemblent des personnes dont je peux dire qu’elles sont toutes quelqu’un (et il n’y en a que quelques-unes de telles), pour qui j’éprouve un attachement, une tendresse aussi violente qu’un déracinement, une compassion impitoyable (le Mitgefühl dangereux de Zweig, essentiel de Kundera).
En imaginant la réaction du Vates, on commence à le connaître, elle a raison. A le connaître comme quelqu’un d’irréductible à un schéma et dont on sait par conséquent qu’on ne le connaîtra jamais, aussi infailliblement qu’on le reconnaîtra, c’est-à-dire aussi infailliblement que l’on reconnaîtra les traits que l’on a déjà élucidés. On commence à le connaître, cela signifie que l’on accepte d’évoluer à ses côtés, de co-naître à tout instant, sous des formes imprévisibles. On n’aimerait donc jamais personne, mais seulement des qualités. (On répète Pascal, mais lui-même nous a enseigné que pour comprendre un auteur, il faut en accorder les passages divergents. Je n’ai pas l’oreille musicale, aussi je garderai à l’esprit que la vérité n’est que partiellement touchée par chacun de nous et ferai la sourde oreille à la première partie de son aphorisme - je ne le trahis que pour lui être fidèle). On n’aime jamais que des qualités. Peut-être. Sûrement, même : celles qui laissent apercevoir un jeu de possibles fascinant. On n’aime jamais personne, seulement quelqu’un.
dimanche 13 décembre 2009
La femme dans la fissure du diamant
- Elle est vraiment bien ta chorégraphie. Mais on ne t’y reconnaît pas.
Je fais semblant de ne pas espérer, d’être surprise, semblant de ne pas attendre qu’elle avoue ce qu’elle ne peut que constater puisqu’elle vient seulement de le découvrir.
- Ah bon. En quoi ?
- On n’a pas l’habitude de te voir comme ça.
Je commence à jubiler en sourdine, mais j’insiste, je veux la pousser à capituler :
- Comment ?
- Bien… comme ça, sexy.
Elle l’a vu, enfin. Elle m’a vue. Je m’assure seulement qu’elle ne l’a pas reconnu :
- C’est sûr que vous en me voyez qu’avec mes habits de clodo du dimanche…
- Non, ce n’est pas ça.
Et je me rends compte que je suis restée en T-shirt rayé de ville et que j’ai répété avec un bas d’échauffement en polaire qui a tout d’une vareuse géante. Seul indice d’une tenue : les chaussures de claquettes, noires, enrobées, à talon épais et bride régulière. Rien de sexy en soi et pourtant le décalage d’avec les habits est déjà suggestif. Cela me fait toujours un drôle d’effet de voir les gamines avec des chaussures de ce type en cours de danse de caractère : elles n’ont pas l’air de vouloir faire sexy comme en empruntant des talons aiguilles à leurs mères ; ces chaussures sont les leurs, parfaitement à leur taille, tout à fait stables - aucun caprice lorsqu’elles tapent des pieds, ces talons laissent entendre un caractère affirmé et une séduction à venir. Entre les chaussures qu’on ne remarquerait pas sur une dame presque âgée et les collants blancs qui plissent aux genoux, il y a la possibilité troublante de la femme, de sa sensualité ; le mouvement comble le galbe qui n’existe pas encore. De même à mes pieds, elles transforment a girl en femme. De fille danseuse à femme qui danse. C’est une victoire, un triomphe feutré dans la brume du théâtre endormi. Aucun masque n’est tombé ; il ne s’agit pas de la rectification de ce que je suis par rapport à ce que je parais ; mais de la reconnaissance de ce que je suis aussi. Pas une facette que je revêtirais, mais admettre que je peux plaire et que mon corps, technique –articulé, maîtrisé- est aussi chair –délié. Diamant : dureté des articulations et éclat de la séduction J’éclate une aperception étriquée : je ne suis pas femme, et ne le deviendrai probablement pas puisque je peux l’être. Voilà que reconnue, connue à neuf, je ne suis plus limitée, contrainte à n’être qu’une enfant. Et moi qui ne porte qu’une montre pour tout bijou et ne tolère de brillant que les paillettes des costumes, j’occupe la scène, je prends davantage d’espace et minaude plus fort – conviction which convicts the others of their up to today mistake – que oui, diamonds are a girl’s best friends !
mardi 7 juillet 2009
samedi 13 juin 2009
Agaçant
• 1 Qui agace, qui fait mal aux nerfs. Ce bruit est agaçant. Cette femme est agaçante par son bavardage.
• 2 Qui excite, qui attire. Propos agaçants, manières agaçantes.
Il m’agace.
Et je me corrige : il m’énerve.
Il m’énerve de ce que je ne puisse pas dire qu’il m’agace.
Ou ne m’agace-t-il pas de ce que je ne puis dire qu’il m’énerve ?
N’est-il pas d’autant plus agaçant qu’on ne le puisse dire tel ?
Si encore c’était en m’embrassant qu’il m’ôtait la parole −
(il m’agace)
lundi 1 juin 2009
jeudi 7 mai 2009
il suffit d'y croire
Puis la voix divine de la SNCF a annoncé Saint-Cyr, tandis que la panneau lumineux projetait déjà un nouveau reflet sur la vitre nuageuse, Prochain arrêt : Fontenay-le-Fleury.
samedi 7 février 2009
Débris blancs à l'ombre d'une poubelle
Et puis il y a ceux à la candeur de circonstance, qui ont délaissé leurs playmobils et font crisser autre chose que les pneus.
Puis la rue, l'irréalité fondent comme glace au soleil. Il faudra attendre les cornets d'été.
jeudi 25 décembre 2008
des miettes de phare dans les arbres
leurs flots immobiles et la rivière dans la rue
au cou de la ville
sur sa poitrine sourde près
d'un cœur des émeraudes des saphirs des rubis
se condensent sur la vitrine
piquetée de gouttes du bus
sur le sol étoilé et la nuit niée
par son néon
Nature (im)mort(alisé)e
mardi 28 octobre 2008
Légende de quartier
Une Ondine frappe facétieusement
à la fenêtre et le long d'elle
ruisselle en giboulées blanches.
Son rire jaillit en continu.
Puis la vitre la réfracte
dans sa fontaine publique
et le bus s'éloigne
des gloussements joyeux.
samedi 25 octobre 2008
- Tu ne devrais pas restée attablée ici, à boire.
- Tu le fais bien.
- Je ne risque pas de tacher une robe de deuil. Que va-t-on penser ?
- Si tu mets une robe, que tu fais le deuil de ta raison, mon garçon – de toute façon, il n’y a presque personne.
- Je me demande de quoi on a l’air, comme ça.
- De nous.
- Oui, mais si on ne se connaissait pas ?
- Alors nous aurions l’air…
- …de deux ivrognes.
- Non pas. D’une mère et de son fils… ou de deux amants, tiens, un peu marginaux, un peu rêveur…
- Et lui serait en train de lui décrire l’endroit lointain où il veut l’emmener…
- … une ville méditerranéenne aux contours irréels à force d’être nettement découpés par le soleil. Puis des cyprès qui ne seraient plus en deuil et agiteraient leur frondaison dorée.
- J’en prendrai un comme une plume pour la tremper dans le fleuve et créer cet endroit. L’encre même tournerait silencieuse mais avec de doux mouvements de tendresse, des débordements contenus, des odeurs fruitées et un goût enivrant. Le cercle du vin tangue dans son verre, dans sa main.
- Oui, je vois la même chose dans mon verre. Est-ce qu’on pourrait nous voir ? Quelqu’un ?
- Il s’évanouira comme un mirage à peine aperçu venant à nous par le pont de notre imagination.
- Tout de même, il nous surprendra. Sauf si… et elle vide son rêve d’un trait.
jeudi 17 juillet 2008
Le pickpocket
comme un crabe,
la pince aux aguets.
Regards furtifs de gauche
,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,et
,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,de droite
lascif, prêt pour son larcin.
L'air de ne pas y
toucher, désinvolte
et discrètement indiscret,
il glisse
sa main dans la poche de sa proie.
Elle n'y prend garde, pigeon vole et
lui ne craint pas les représailles.
Elle, glisse
sa main dans la poche arrière de son jean
à lui.
[Ils s'embrassent.
Crime parfait.]
mercredi 16 juillet 2008
dimanche 22 juin 2008
L’être et l’étang.
;;;;;;;;; Le sol ressemble à une vieille gaufre en plastique qui aurait un peu fondu au soleil. Gaufre saupoudrée de papiers à défaut de chocolat et parsemée de mégots en guise de vermicelles. Les sièges ont la panse bien trop pleine de ceux qui ne sont pas tout à fait restés sur les rails – à ma droite, en diagonale, un a la vieillesse maigre et vomit du rembourrage par petites quintes inaudibles. Les vitres brinquebalent leurs messages d’amour ambulants – et ses grandes ratures. Le métal n’est ni brillant, ni froid, ni sonore ; terne, il collectionne en un grand capharnaüm des relevés d’empreintes digitales. Un grenier sans souvenir ni trésor, mais les bactéries doivent certainement en tenir lieu – c’est sans doute ce qui me retient d’aller ramasser l’épluchure journalière. Une rame de train, quoi. Vide, voilà. Mes yeux ont fini d’en faire le tour. Mais lui est loin d’avoir clos sa boucle. Le tableau qu’offre la fenêtre est une croûte. Pas envie de la casser, tous ces trucs gratuits sont indigestes. Des bandes de vert, éclaboussées de gris. Le gris n’est pas monotone, toujours sale, ou entre-deux – c’est la couleur de l’indécision. L’uniformité est l’apanage du vert quand la nature se réduit à cette vague vomissure verte qui borde les chemins de fer. Le siège à ma droite est toujours à l’agonie. La vitre est toujours raturée comme un mauvais poème. Mes pieds sont à leur place, attachés par la bride de mes sandales. Le siège en face est stoïque comme les troncs d’arbre qui doivent défiler quelque part sous la verdure grisâtre. Toujours marron. Devant, c’est vide. Je lève les yeux au ciel – un couvercle même pas nuageux. Je fais bouger un peu mes pieds, aux ongles abimés par les pointes, mais le spectacle de marionnettes n’est pas amusant sans spectateur. Je lâche les ficelles et les pieds s’écrasent par terre avec un bruit aveugle. Je regarde ailleurs. Non, je vois ailleurs. C’est tout aussi inintéressant, d’ailleurs. C’est marron, c’est vert. Tiens, il prend forme. Le train ralentit, comme si c’était encore possible. Une petite vignette bleu sombre me confirme que j’ai signé mon début de mort. Arrêt prévu à Versailles. C’était Denfert en même temps. Je ricane toute seule sur mon humour pourri. Couleur locale. Vert et marron, toujours ce duo sans antithèse. Ma petite robe rayée blanche et noire fait grise mine. Elle ne devrait pas être là, elle ne devrait pas avoir sauté dans le premier train. Elle aurait dû s’apercevoir plus tôt que le train faisait la grande boucle. Présentement, je hais le conditionnel passé. Puis tant qu’on y est, je hais le vert et le marron – je vous fais un prix de groupe. Le sol n’est toujours pas de marbre et s’obstine à rester muets à toutes les provocations de mes talons. Bien. Je tourne la tête à gauche et explore la fenêtre, le boudin noir qui l’encadre à ravir, méprise sa tenue dégainée, son double jeu de vitrage. Et puis d’abord, comment la crasse réussit-elle à s’insérer dans ce vide ? Cette question métaphysique a fait déraper mon regard. Dévié sur la paroi couleur rocheuse, il s’affaisse par terre. Rebondit sur sa dureté, est renvoyé sans réfléchir par le métal et tombe étouffé entre l’assise et le dossier du siège. Je le tire de là et il fusille toute la rame en représailles. Le siège éventré me regarde d’un air outré. On passera outre, mon cher. Mais il me barre le chemin de toute son étendue marron. Je sais d’avance que l’issue de secours est verte. C’est insupportable. Mais il le faut bien ; alors le cuir mou des sièges se dégonfle, le métal se tanne et les vitres se chargent de raturer le paysage pour moi. Faisons un effort. Il y a des arbres le long de la voie ferrée, des rangées de sièges dans la rame que j’occupe à défaut de m’occuper. Il y a des feuillages qui défilent et des boudins marron qui se défilent. C’est vert et marron, quoi. Qu’est-ce qui n’est pas vert et marron, d’ailleurs ? Mais mon sac est noir, voilà un peu d’espoir. Ma main farfouille pour moi et identifie une carte de transport, un plan du réseau urbain d’Ile-de-France (ricanons), des mouchoirs, une bouteille d’eau (une gourde dans ce désert) et un livre. Je sors le Roman comique, mais les mots vont aussi lentement que le train et refusent de s’assembler en phrases – des wagons un jour de grève. Le Destin est lancé dans quelque épopée qui ne m’amuse pas. A croire que l’encre est verte et marron. Verte et marron. Marron et vert. En vert et contre le marron. Marron, vert, marron, vert, vert, marron, vert, marron, vert, vert, vert. Essayer de ne plus penser. Oui, c’est ça, ne plus penser à rien. Je vais devenir moi-même verte. Ne plus penser à rien. J’y suis presque. Les formes se dégonflent comme des ballons de baudruche, les couleurs s’estompent. Presque, presque. Rien. Là. J’y suis là, non ? c’est rien, là. Ce n’est rien, plutôt. Je ne pense plus à rien. Je ne pense plus au vert et au marron. Je ne… Je pense encore au vert et au marron. Ils coexistent, comme Versailles et Massy Palaiseau sur le plan. Succession des étiquettes bleu sombre, plantées sur leur poteau gris comme des sucettes amères. Un court arrêt dans l’espace, une faille dans le vert et le marron, un gouffre dans le temps. L’être et l’étang. Stagnant. J’en ai marre.
Les étiquettes bleu sombre continuent par ricochets.
Encore trois stations. Encore. Dans trois stations, j’arrive à Versailles.
Dans trois stations j’arriverai à Versailles.
Dans trois stations j’arriverai à Versailles.
Dans trois stations j’arriverai
Dans trois…
______
Qu'ils nous filent les résultats et qu'on en finisse.
lundi 16 juin 2008
Dead love letters
Du mal à trouver le sommeil – grincement de dents dans l’engrenage de mon cerveau. Je me suis fait des films, on m’annonce aujourd’hui que la séance n’aura pas lieu. Il faut donc, en résistant à la tentation de les débiner, ranger les bobines de cette histoire cousue de fil blanc. Les images étaient bonnes, le montage chimérique ? La bande a été coupée : il n’y aura pas de happy ending à l’américaine. Remâchez votre pop-corn.
*
because you attracted me
because we danced together
because I allowed us to kiss
because I checked how far our homes were
because I feared to seem a fool
becauses smiles passed by
because you wrote me “I love you”
that you prefer not to love me,
is it ?
*
Le bonheur est dans le caniveau
ces souvenirs
comme une canette de coca
écrasée.
et mains dans les poches,
allons prendre un verre.
*
I told him "I love you", him that I had never seen
and he asked me “Who am I?”
- I was unable to answer
Echange e contre a
Deux verres dans la cuisine
Une veste dans l’entrée
Une autre dans le salon
Une chemise dans l’entrée
Un pantalon pendu à sa ceinture et une robe jetée par terre sur le seuil de la chambre
Un soutien-gorge au pied
dimanche 15 juin 2008
Bal manqué
hit against
night’s cruel beauty
and promptly laid
an enchanted egg.”
R. Brautigan
La tête dans les nuages, je fais l’autruche. Sur le sable que j’ai par-dessus la tête, des couples dansent, disparaissant derrière et devant les dunes, parfois éclipsés par un aveugle soleil. Sur d’implacables accords et des courbes poudreuses, les hologrammes valsent au son d’une basse. Tempérament de lave et mouches de basalte volent dans les airs, et virevoltent les robes gonflées par l’air orageux, tandis que les hauts-de-forme s’entêtent à suivre à quelque distance les cols cousus de fil blanc. Un parfum de lourde transparence.
L’autruche bat des ailes comme une otarie. Je ne vais pas vous pondre un œuf.
an ostrich
a delicate bird ?
jeudi 22 mai 2008
A-mi-chemin
[Ecrit aux dernières vacances, mais avec le concours...]
La valise atterrit à côté d’un jeune de mon âge. Celui-ci est moins mon soucis que celle-là. Je la hisse dans ce qu’on appelait autrefois un filet à bagage, mais le danger de l’Orient express ou l’effritement poétique du Paris-Rome n’étant plus, elle atterrira sur une plaque en verre – moins filet à provisions, plus grand comptoir. Par transparence on peut apercevoir la doublure rouge de mon manteau, assortie à la valise, en camaïeu avec le train. Une petite contorsion pour relancer la ceinture en tissu qui pendouille, et un cambré pour retrouver l’équilibre et s’affaler à sa place. Triturer son sac, le poser à ses pieds, le reprendre pour trouver le billet, le reposer par terre et tenter de le faire glisser sous le siège, le faire pivoter pour qu’il entre plus facilement dans le sens de la longueur. Suspendre ses gestes. Puis régler l’inclinaison du siège, mon prédécesseur ayant visiblement confondu transat et siège. Et puis soudain, il n’y a plus motif à s’agiter. M^me plus prétexte. Je prends l’air absorbé de celle qui s’est déjà soustraite au vacarme turbulent du départ – la contenance de celle sui fait tapisserie. Un sac passe au-dessus de ma tête, une main a failli me tirer les cheveux en s’appuyant contre l’épaule du siège. Les gens se parlent au-dessus de vous et leur corps plus encombrant que leurs bagages empiète sur l’espace qu’un bout de papier vous a octroyé ; tant que le train n’est pas parti, vous restez dans l’attente que la file cesse. Comme au théâtre où le public mal installé et jacassant se trouve de poule réduit à faire la carpe, les voyageurs se trouvent à leur place quand le train démarre. Un pan de mon œil – un pan seulement puisque avec les voyageurs parqués le cloisonnement des gens a commencé – note des mains qui glissent le long de la tablette sur le siège avant, sur le point de la déplier et la replace. L’autre la rejoint et elles s’étirent – involontairement l’œil remonte le long des avant-bras. Un regard aussi peu discret qu’indiscret grappille des lèvres charnues, entrouvertes, ébahies de stupidité. Des lèvres indécises qui fixent un passager puis l’autre, sans tressaillir, murmurer, ni se fermer. Il n’a pas l’air aidé, le pauvre garçon. Jugement sans appel. J’ai le mépris condescendant facile ces derniers temps. Après quelques regards haineux adressés à la nuque d’un pianiste de téléphone et quelques manipulations de sac de pure oisiveté, je me décide à sortir le polycopié sur la colonisation. Et un stabilo bleu – qui n’a pas beaucoup servi depuis Ovide. Le processus de déculturation en Algérie avance à un rythme soutenu, ce qui n’est pas vraiment le cas de ma lecture. Le pianiste entame un duo, le conducteur ses instructions et informations pour rejoindre le wagon-bar, la môme d’à-côté, un film et ma patience. Prête à médire sur le compte d’une fan de Harry Potter pour le plaisir d’une anacoluthe. Allez, littéraire de mes deux, un peu de rendement, - souligne, stabilote, droit tant qu’à faire. Entre la lecture et la noyade des points phares (il y a toujours un point phare qu’on s’empresse d’éclairer au fluo), des instants de flou. Un mouvement à ma gauche aboutit à faire apparaître un magazine. Sûrement de foot. La curiosité est cependant plus forte que le mépris. Sciences humaines. Mon mépris en prend un coup. Il multiplie même les courbettes pour faire place à une estime un peu trop soudaine pour ne pas être au moins au début une forme d’excuse – et de sauvegarde d’amour-propre. Les lèvres ne me parlent pas autant qu’un magazine. Pauvre idiote avec tes réflexes de khâgneuse. Tu condamnes les apparences, mais imprimées sur un papier glaçant, elles font jurisprudence. Les pages se tournent à gauche tandis que de mon côté je retourne péniblement mon poly relié d’un côté puis de l’autre, avance rapide et retour en arrière avec arrêt sur image, toujours la même double page écartée, d’un côté puis de l’autre, comme un steak qui refuserait de cuire. C’est à point nommé que la politesse crue de mon voisin vient assaisonner mon manque de motivation flagrant. En Terminale ?non, quelques deux ans de plus. Ah bon, c’est que c’est ce qu’on vient de faire, j’ai vu Abd-el-Krim. Et moi j’ai vu Nietzsche. On voit qu’on est vachement à ce qu’on fait. La conversation s’engage. Enfin non, nounous engageons dans la conversation. Il n’y a pas cet effet mécanique et impersonnel de la forme réfléchie. Seulement la matière de l’apostrophe. Pas de distanciation par les poses articulées, la proximité l’empêche, tandis que le rejet premier prévient toute dégradation en promiscuité. Des a priori contrariés : il n’y a peut-être pas de bases plus saines. Pas d’envie de plaire, juste se plaire à échanger nos vies. Un Terminale S qui, lorsque je lui dis khâgne me demande si je suis en classique. Et moi de lui avouer que maths sup n’est pas ma spé et que je suis à des années-lumière des classes étoiles. Il rit simplement. Les noms des grandes prépas parisiennes fusent dans notre conversation comme les hauts lieux d’un monde commun. On rêve de croisades sous les bannières d’Henri IV et de Louis-le Grand ; j’essaye de lui expliquer les mythes au quotidien, mais le mythe ne se raconte pas, il se répète et varie, se déforme. A juxtaposer ces lieux communs contradictoires, il se fera une idée de lui-même. Du travail, certes. Pas besoin d’enfoncer le clou. Ni le sandwich que je viens de sortir et sur le quignon duquel je scande mes hésitations. Les formules restent mathématiques, assez d’affinités et mon appétit se porte bien. Je mange et nous parlons. On sème des idées, lui des sourires et moi des miettes. Je ne m’étouffe même pas pour pouvoir répondre plus vite. Les silences sont déjà comblés par l’incessante vie du wagon – il n’y a pas de tour de parole, seulement de roues. Pas de question pour dresser la fiche-type – je me suis déjà trompée pour le cataloguer- chacun a dessiné une porte à sa monade et l’a ouverte en même temps, un instant pour renouveler l’air. Pas de chansons préférées, des sœurs venues en comparaison, peut-être même après les contrôleurs. Il finit ce que je prends à peine la peine d’identifier comme des sandwichs aux cornichons. Je ne les ai pas vus sortis du sac ; ma part de gâteau au chocolat a disparu sous mes paroles. Il tourne la tête vers la fenêtre (parce qu’il en a envie. Comme une évidence. Il ne se donne pas une contenance, ne cherche pas l’inspiration ni à me fuir. Je ne cherche pas à m’abîmer dans la contemplation de la tablette grise devant moi – grise par habitude, d’ailleurs, je ne me souviens plus de sa couleur – et laisse ma tête dans le même angle. A la place de son visage, il y a de courtes boucles noires, avec un peu de gel auquel colle ma première impression. L’échange reprend, si tant est qu’il ait jamais été interrompu – souple, lâche, ponctué de silences et d’accents, haché de reprises et vivant de pauses rebondissantes, souples, lâches… Des phrases affirmatives côte à côte, séparée par un accoudoir. Chacun à sa place, mais en regardant dans la même direction. Deux monologues qui s’entendant. Qui s’étendent.
Le train met un peu de temps à arriver. Je ne dis plus rien parce qu’il est déjà parti et le môme derrière persiste dans son excuse « Mais je croyais que c’était un monsieur, maman. » La mère veut que ça finisse. Moi pas forcément. Avant de descendre, on se sépare, enfin il nous sépare d’un « Bon courage » que je rends mutuel. Les sacs. Le marchepied. La valise. Les escaliers. Le hall. La sortie. Ma correspondance dans vingt minutes. Et d’une à l’autre, ses parents en chauffeur de taxi. Je roule mon hésitation d’une porte vitrée à l’autre et m’appuie sur ma valise. Il ne se retourne pas – il n’a aucune raison de se retourner. Lui demander son adresse mail ? Pour que l’échange se tarisse et avoir la météo de Clermont-Ferrand ? Je ne pense pas vraiment à cela sur le moment. Une longueur de valise. Je sors un crayon à papier et une feuille de brouillon que je pie et glisse dans ma poche. Je traîne mon déambulateur de grande indécise pour être dans l’axe de la porte vitrée. Il n’y a plus personne. Alors je composte le billet de ma correspondance et avant de pleurer le retour de la poste restante, je me souviens de la double page à laquelle son magazine est resté ouvert pendant qu’on discutait. La mémoire, Bergson et Nietzsche. Il faut oublier pour se souvenir. En chapô, en bas, en haut-de-caste rouge. Il faut oublier pour réinventer. A l’encontre, à l’envers et à l’endroit, je veux des rencontres, des malgré moi. Sourire. Des souvenirs. [Et des moi(s)].